Réponses de l'auteur

 


Question

… il y a une partie de votre roman que je ne comprends pas. À la page 85, vous revoyez à la consultation externe de l’Hôtel-Dieu, M. Tremblay, le premier malade admis à l’urgence un mois plus tôt. Il se dit guéri, l’examen est négatif et vous attribuez sa guérison au fait qu’il ne boit plus de bière de marque Dow et qu’il ne boit que de la bière Molson. Deux pages plus loin, M. Tremblay dit  qu’il mange bien et que « sa femme lui prépare de bons lunchs ». Et vous expliquez plus tard à votre interne Duplin que la guérison complète de M. Tremblay est due au fait qu’il a changé de marque de bière.  Par contre, vous démontrez à la page 398 que pour faire la maladie, il faut jeûner de façon complète (sauf pour la bière). M. Tremblay n’a pas jeûné. Au contraire, il mange même de bons lunchs !
En définitive, si j’ai bien compris, M. Tremblay n’avait pas à changer de marque de bière pour guérir. Il pouvait continuer à boire la bière Dow de Québec sans probème, à condition  de manger ses bons lunchs régulièement. Comment expliquez-vous cette contradiction ?
A.G.

Réponse

Cher A.G.
Il faut se replacer, dans le roman, au moment où le cardiologue-narrateur revoit M. Tremblay à la consultation externe. Le professeur Rombouts n’était pas encore venu à Québec et nous ignorions à l’époque l’importance du jeûne dans la genèse de la maladie. Toutefois, même si le cardiologue-narrateur a commis une erreur ce jour-là comme vous le montrez si bien cher A.G., il s’agissait d’une faute bénéfique (Felix culpa aurait dit Jean de Bonamour!). En effet, elle a permis d’attirer l’attention sur la bière Dow qui était finalement responsable de la maladie des cœurs tigrés.
Mais c’est beaucoup plus tard que nous nous sommes rendu compte que le mécanisme d’apparition de la maladie était beaucoup plus compliqué qu’on ne le croyait au départ. En effet, ce que nous nommions à l’époque le mystère « des zones d’ombre » (le fait que des milliers de Québécois buvaient la bière Dow locale, riche en cobalt, sans conséquence apparente pour leur santé) ne s’est éclairci qu’avec l’arrivée du professeur Rombouts de Belgique.
Je pourrais écrire un autre livre sur l’extraordinaire saga du professeur Rombouts. Celui-ci était un cardiologue réputé dont les recherches portaient surtout sur la dimension nutritionnelle des maladies cardiaques. Il avait lui aussi reconnu des cas d’insuffisance cardiaque chez les gros buveurs de bière belge. La fabrication de la bière en Belgique à l’époque était très différente de ce que nous connaissions chez nous. Le pays comptait quelque 500 brasseries, la très grande majorité étant de très petite taille, souvent des entreprises familiales de type artisanal. L’addition de cobalt avait été autorisée en Belgique cinq ans avant qu’on le fasse au Canada. L’addition de cobalt dans ces petites brasseries se faisait donc de façon irrégulière, parfois capricieuse, à des concentrations variables et se produisait aussi sans doute pour la bière destinée à être embouteillée. Les cas d’insuffisance cardiaque étaient donc disséminés sur tout le territoire belge, fluctuant dans le temps et n’avaient pas en somme l’homogénéité de la série de malades que nous avons pu étudier à Québec. Encore plus important était le fait que le professeur Rombouts ignorait tout de l’addition de cobalt à la bière belge, n’ayant pas un pathologiste de la trempe de Jean-Louis Bonenfant à ses côtés.
Le professeur Rombouts en bon nutritionniste qu’il était, avait été beaucoup plus impressionné que nous l’avions été par l’anorexie présentée par les malades belges –et par les nôtres– anorexie complète pour les aliments solides, mais qui n’empêchait pas les patients de consommer d’importantes quantités de bière. Comme les malades ne consommaient rien d’autre, le professeur a logiquement avancé l’hypothèse qu’il existait dans la bière une substance nocive pour l’organisme. Après quelques tâtonnements, il a concentré ses recherches sur les protéines de la bière, plus particulièrement sur l’hordéine, la protéine de dépôt de l’orge. La chimie céréalière s’était depuis longtemps intéressée à cette protéine, l’avait jugée imparfaite pour l’alimentation des animaux et conseillait de la supplémenter avec des protéines de meilleure qualité. L’hordéine est en fait déficiente en méthionine et en cystéine. Ces deux acides aminés ont comme caractéristiques d’être les seuls à inclure dans leurs molécules des groupes sulfhydryles. Ces groupes sont une composante essentielle de plusieurs coenzymes qui jouent un rôle capital dans l’organisme. Par exemple, l’acide lipoïque, très riche en groupes sulfhydryles, est indispensable au métabolisme énergétique du muscle cardiaque.
Le professeur Rombouts, impressionné par cette coïncidence (absence de groupes sulfhydryles dans l’alimentation des buveurs de bière anorexiques, profusion de ces mêmes groupes au niveau du muscle cardiaque), a voulu pousser plus loin l’investigation. Il a administré à des rats une diète ne contenant que de l’hordéine comme ingesta protéiques. L’examen histopathologique du muscle cardiaque de ces muridés s’est avéré complètement négatif, nous a-t-il dit.
Il semblait donc que la recherche du professeur Rombouts se dirigeait vers un cul-de-sac jusqu’au moment où il a appris de façon fortuite qu’à Québec, on attribuait au cobalt (ajouté à la bière locale), la responsabilité de la maladie. Il nous a alors rendu visite à Québec et c’est en combinant nos deux thèses –celle des groupes sulfhydryles du professeur Rombouts et celle du cobalt qui était la nôtre– que nous avons pu entièrement éclairer les « zones d’ombre » qui empoisonnaient notre existence scientifique et définir une fois pour toutes les conditions de survenue de la maladie.
Cette thèse définitive comportait quatre éléments :
1.Les groupes sulfhydryles démontrent une grande avidité pour le cobalt avec lequel ils s’unissent de façon irréversible.
2.Les aliments solides sont constitués de protéines qui contiennent des groupes sulfhydryles. Si une personne boit de la bière additionnée de cobalt tout en ayant une alimentation normale, les groupes sulfhydryles des aliments s’uniront de façon irréversible avec le cobalt de la bière. Ce cobalt ne sera donc pas absorbé et la personne ne subira aucun effet délétère de la consommation de la bière.
3.Si au contraire, la personne souffre d’une gastrite assez sévère pour la soumettre à un jeûne complet pour tout aliment sauf pour la bière additionnée de cobalt, il n’y aura pas dans le bolus alimentaire de groupes sulfhydryles qui auraient pu s’unir avec le cobalt. Celui-ci sera donc absorbé en totalité et empruntera la circulation sanguine.
4.Au contact du muscle cardiaque, le cobalt rencontrera l’acide lipoïque, une coenzyme essentielle au métabolisme énergétique du muscle cardiaque et donc à la contraction musculaire. L’acide lipoïque est très riche en groupes sulfhydryles qui s’uniront de façon irréversible au cobalt circulant. Celui-ci inactivera définitivement l’acide lipoïque : une insuffisance cardiaque s’en suivra dont l’intensité sera proportionnelle à la quantité de cobalt ingéré.
Pour rendre le tableau encore plus embrouillé, ces conditions d’apparition se compliquaient de certains facteurs d’un tout autre ordre. En effet, les brasseries qui avaient recours au cobalt de façon régulière n’ajoutaient pas ce métal à toutes les bières qu’ils fabriquaient. On sait que le cobalt était additionné à la bière pour la rendre plus mousseuse. Cette propriété était d’autant plus nécessaire pour la bière consommée au verre dans les tavernes que dans ces débits de boissons, à l’époque, les verres après usage étaient trempés dans une solution de détergent et laissés à sécher sur une grille, sans les essuyer. Il persistait donc à l’intérieur du verre, une pellicule de détergent qui bloquait l’apparition de la mousse à la surface du verre de bière. Cet ensemble de circonstances ne s’appliquait pas à la bière destinée à être vendue en bouteille. Par conséquent, les brasseries ajoutaient le cobalt à des concentrations variables à la bière destinée à être consommée dans les tavernes, soit la bière en fût et n’en additionnait pas à la bière destinée à être embouteillée. Toutefois, il y avait une exception à cette règle. Les petites brasseries, comme celles de Québec, d’Omaha ou de Belgique, ne pouvaient pas réaliser des brassées différentes pour la bière en fût et pour la bière embouteillée. Ces petites brasseries ajoutaient donc du cobalt à toutes les brassées qu’elles soient destinées aux tavernes ou vendues en bouteille.
Si l’on revient à nos malades, on se souviendra qu’ils consommaient la bière Dow riche en cobalt surtout dans leurs tavernes depuis longtemps sans conséquence pour leur santé. C’est qu’ils s’alimentaient de façon satisfaisante d’autant qu’ils avaient un travail souvent physiquement astreignant. L’absorption du cobalt était donc très faible (1 à 2%), sans importance –à cause des groupes sulfhydryles. Mais dès que ces buveurs de bière présentaient les signes d’une gastrite assez sévère pour entraîner un jeûne complet pour les aliments solides, il est évident qu’ils ne pouvaient plus fréquenter assidûment leurs tavernes et qu’ils devaient garder la chambre. Certains d’entre eux ont continué à boire leur bière favorite, la bière Dow, croyant peut-être qu’elle était porteuse d’un effet thérapeutique. Le cas de Raymond Danvoise est assez éloquent. Il s’agissait d’un brave magasinier dont la consommation de bière était très raisonnable. Lorsqu’il a été retenu à la maison par une gastroentérite qui le faisait vomir sans arrêt, sa femme l’a fait boire de grandes quantités de bière Dow (trois litres par jour), ce qu’il a pu garder. Ces malades ne pouvaient donc boire que de la bière Dow en bouteille.
S’il leur bière favorite avait été brassée dans une grande manufacture moderne, comme la brasserie Dow de Montréal par exemple, la bière qu’ils buvaient en bouteille comme traitement de leur gastrite n’aurait pas contenu de cobalt et ils n’auraient pas présenté deux semaines plus tard de signes d’insuffisance cardiaque. Mais comme la bière Dow qu’ils consommaient en bouteille avait été produite dans la petite brasserie de Québec, elle renfermait du cobalt et comme ces malades jeûnaient, le cobalt a été absorbé et a ravagé leur muscle cardiaque. En somme, pour devenir un cœur tigré, il fallait être un client d’une petite brasserie (Québec, Omaha, Belgique, etc.)
Ce long développement explique pourquoi la cardiomyopathie des buveurs de bière québécoise était si rare et pourquoi elle n’a été découverte que plusieurs années après que l’addition de cobalt à la bière ait été approuvée en Europe et en Amérique du Nord. Les conditions d’apparition de la maladie étaient donc vraiment exceptionnelles.  Il fallait au départ être un gros buveur de bière. Il fallait ensuite développer une gastrite assez sévère pour entraîner un jeûne complet pour les aliments solides d’une durée au minimum de deux semaines. La plupart des gens ne sont pas portés vers l’alcool dans ces circonstances. Nos malades l’étaient. Ils devaient consommer régulièrement une quantité suffisante de bière pour assurer à la fois un apport calorique adéquat et une ingestion suffisante de cobalt. Enfin, il fallait être un client fidèle et exclusif d’une petite brasserie qui fabriquait la bière en fût et la bière embouteillée de la même façon, en y ajoutant toujours du cobalt à de fortes concentrations.
Voilà pourquoi cette maladie n’est pas apparue dans les grands centres universitaires d’Europe ou des USA où l’on peut penser que les anatomopathologistes auraient reconnu les lésions caractéristiques du muscle cardiaque d’autant plus qu’ils avaient reçu de Jean-Louis Bonenfant des lames histologiques des autopsies québécoises et qu’ils lui avaient répondu qu’ils n’avaient jamais vu rien de pareil. En effet, ces grands centres universitaires sont généralement situés dans des villes importantes où les brasseries sont grandes et modernes. En contrepartie, dans les petites villes où sont localisées les petites brasseries, souvent vétustes ou artisanales, on ne retrouvait généralement pas des anatomopathologistes de la trempe de Jean-Louis Bonenfant qui a joué un rôle essentiel dans la découverte de la maladie.
Voilà, cher A.G., la réponse à votre question. Je vous remercie d’avoir eu la perspicacité de remarquer la contradiction entre notre prise de position au cours des premières semaines de l’épidémie et l’opinion plus complexe que nous avons soutenue après son dénouement. J’avais souhaité inclure tous les éléments de ma réponse dans mon volume. Pour des raisons de concision et de limpidité, je ne l’ai finalement pas fait.

 

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Question

 

… De plus, j’ai été frappée par toutes ces répétitions qu’on rencontre à l’admission de chaque nouveau malade. Il s’agit de leur position à l’urgence (tête tournée, main gauche sur le cœur, jambes fléchies). Ces descriptions reviennent régulièrement comme une incantation. Je me suis dit qu’il devait y avoir une raison à cela. Des indices comme dans un jeu de piste ? D’autant plus qu’on ne les retrouve plus pendant la période de Jean de Bonamour. J’ai compris de quoi il s’agissait, lorsqu’à la page 293, le frère Luc décrivant son tableau « Une Augustine soignant le Christ dans la personne d’un malade » fait mention « du port de la tête, de la tenue des mains, de la position des jambes » sans jamais toutefois préciser comment ils étaient « caractéristiques de la maladie ». Voilà, me suis-je dit à ce moment, la solution à l’énigme. Sa description, tellement détaillée  par ailleurs aurait dû l’être autant dans la description de la tête, des mains et des jambes. Et j’ai compris que j’avais eu raison sur ce point quand, à la fin du roman, vous avez trouvé dans le tableau du frère Luc, la fameuse position maintenant bien évidente. Ce qui démontrait que la maladie de la période de la brasserie Dow et la maladie de la période de Jean de Bonamour étaient une seule et même maladie. 
J’aimerais bien voir ce tableau. Est-ce possible ?
V.C.


Réponse

 


Chère V.C.
Vous êtes très perspicace d’avoir pu percer l’énigme de mon roman. Vous avez aussi raison d’affirmer que le tableau du frère Luc «Une Augustine soignant le Christ dans la personne d’un malade» est un élément capital de mon livre et ce pour plusieurs raisons.
 Il s’agit d’abord d’une peinture qui est frappante et différente des autres toiles que le frère Luc a peintes en France et au Canada. L’historien de l’art, Jean des Gagniers, qui a étudié le tableau, écrit ce qui suit à son sujet:
«Ce tableau frappe d’abord par la rigueur de sa composition triangulaire. Deux figures s’y font face: à gauche, une religieuse, à genoux et devant elle, à droite, un malade étendu sur un lit. Entre les deux personnages, et manifestement pour remplir un vide, le peintre a placé un tabouret sur lequel sont posés un bol et une assiette: le repas du malade. Il faut avouer que la main qui a peint ce tableau était plus pieuse qu’adroite et l’exécution manque de fermeté. Dans une recherche  d’expression qui va jusqu’au théâtral, l’auteur de cette toile s’est ingénié à rendre la souffrance du malade, le visage compatissant, éploré même, de la soignante. L’attitude du malade dans laquelle celle-ci voit le Christ, l’expression douloureuse de l’hospitalière ne sont pas sans faire penser à celle de la Vierge et du Christ dans la Piéta ou Déploration du Christ de Frère Luc, qu’on peut voir dans l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, à Paris.»
De son côté, Gérard Morisset, l’une des plus grandes figures du domaine culturel du Québec au cours du siècle dernier, écrit au sujet de cette toile:
«Il semble que le peintre ait voulu illustrer ici un des faits miraculeux que la foi populaire attribuait à la Mère Catherine de Saint-Augustin. L'hospitalière qui regarde furtivement le malade qu'elle panse. Et ce malade n'est autre que le Christ, avec les plaies de ses mains, de ses pieds et de son côté. Au premier plan, un guéridon sur lequel sont posés une assiette, un verre d'eau et une jarre de grès. Par la fenêtre ouverte, on aperçoit un massif d'arbres de la grève de la Saint- Charles.»
On peut se demander en premier lieu, si le paysage insolite, baigné par une lumière de fin du jour que l’on peut apercevoir à travers cette petite fenêtre est vraiment la rivière Saint-Charles. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un paysage lacustre idéal comme l’indiquerait le vase antique posé dans le coin de cette petite scène  d’autant plus qu’on ne pouvait pas apercevoir la rivière Saint-Charles de la salle des hommes à cette époque?
Il est aussi difficile de croire que Catherine de Saint-Augustin ait pu servir de modèle pour ce tableau puisqu’elle est décédée en 1668 et que le frère Luc est arrivé à Québec en 1670. La peinture peut-elle aussi représenter un miracle que Catherine de Saint-Augustin aurait elle-même accompli en voyant le Christ «dans un malade qu’elle panse»? Il est vrai que, d’après la biographie écrite par le père Paul Ragueneau son confesseur, cette Augustine aurait été favorisée d’un grand nombre de visions qu’il rapporte fidèlement. Mais il ne semble pas que la scène que le frère Luc a voulu reproduire ici ait été spécifiquement rapportée par le père Ragueneau dans sa biographie de Catherine de Saint-Augustin.
Il y a aussi un différend au sujet du regard que l’Augustine pose sur son malade. S’agit-il «d’une expression douloureuse et d’un visage compatissant, éploré même» comme le suggère Jean des Gagniers ou «d’un regard furtif» comme l’écrit Gérard Morisset? J’ai la reproduction du tableau sous les yeux. L’Augustine regarde intensément le visage du malade: ne serait-ce pas l’expression de la «miséricorde», de la pitié pour la misère d’autrui que saint Augustin considère comme «la vertu la plus admirable de toutes»?
Reste le problème de la facture du tableau. Jean des Gagniers croit que «la main qui a peint ce tableau était plus pieuse qu’adroite et l’exécution manque de fermeté». Si le petit paysage lacustre était particulièrement bien réussi et si le portrait de l’Augustine était fidèle et expressif, la représentation du malade donnait une impression de maladresse. Était-ce voulu ? Le frère Luc désirait-il attirer l’attention sur la position du malade en exagérant l’amplitude des mouvements des membres ? En dénudant le thorax pour qu’on puisse bien reconnaître exactement le point d’arrivée de la main gauche ? En isolant bien le bras droit pour qu’on observe les soins donnés par l’Augustine ? En faisant pointer de façon bizarre le pied gauche de la tunique? Ce manque inhabituel d’adresse chez le frère Luc était-il en lui-même un indice qui devait attirer l’attention de ceux qui verraient le tableau au cours des années futures? Comme l’indice placé par le frère Luc sous le pied droit de la Vierge dans le retable de l’Assomption à l’Hôpital Général ?
Mais pour les Augustines, ce tableau se situe à un autre niveau que celui d’une analyse détaillée des formes et des couleurs. Pour elles, il représente une composante fondamentale de leur philosophie de soins aux malades depuis la fondation de leur Institut. Elles l’ont placé dans plusieurs documentaires traitant de l’épopée des Augustines à Québec et l'ont suspendu dans la salle des hommes de l'Hôtel-Dieu, sans doute comme source d'inspiration pour les jeunes choristes dans leurs tâches quotidiennes de soignantes. Les Constitutions – dont on lisait un extrait tous les jours au réfectoire – reviennent continuellement sur le respect inconditionnel à l’égard du malade fondé sur la conviction de la présence mystique du Fils de Dieu dans sa personne. « C'est le Christ lui-même qui est mystiquement caché dans le pauvre malade et le laisser languir, c'est s'attaquer au Fils de Dieu. » Par contre, pour les Augustines dont la foi est si vive, il s’agit de paroles redoutables et une désobéissance à cette règle, un manque de respect à l’égard d’un malade, est toujours une faute grave.
Tout cela explique, chère V.C., pourquoi vous avez raison de vous intéresser à cette peinture du frère Luc. Moi-même, je ne m’en lasse jamais.
Vous souhaitez admirer vous aussi cet impressionnant tableau. D’autres que vous m’ont adressé la même demande. Nous faisons face malheureusement à une situation qui est temporairement difficile. Le Musée des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec ne sera plus dorénavant logé dans le monastère, mais fera partie du Lieu de mémoire habité actuellement en phase de réalisation. Pour savoir quand le tableau «Une Augustine soignant le Christ dans la personne d’un malade» sera accessible au public, vous pourrez vous adresser à la directrice de la muséologie, par courriel Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. par téléphone 418-692-2492.
Lorsque vous aurez pu examiner le tableau, pourriez-vous me faire part de vos impressions ?

 

Question

 

Le dernier punch du taux élevé de cobalt dans l’eau de ruissellement sur les ruines de la brasserie Jean Talon m’a complètement estomaqué. Depuis un bout, pendant votre récit, je lorgnais le bassin retenant l’eau du cap comme source alternative à la contamination de l’ancienne brasserie. On sait que, de toutes époques, les gens de la Haute (-Ville) se sont peu souciés de jeter en bas leurs déchets. De là pourrait provenir une possible contamination, mais pas typiquement de cobalt. Naturellement, un gisement de cobalt dans le cap est une possibilité. Mais la coïncidence, à 300 ans d’écart, d’une similaire intoxication, l’une naturelle, l’autre artificielle est fortiche. Comme autre alternative, il y aurait l’armement militaire, ie poudre à canon sur les remparts, ou des déchets « apothicairiens », qui pourrait contenir une substance toxique analogue au cobalt. Aussi, l’ennemis européen ou amérindien, pourrait avoir furtivement attaqué sournoisement en empoisonnant ainsi les engagés directement à la source ( de leur fiel de prince )… À moins que le test positif de cobalt dans l’eau de ruissellement soit du roman fiction… Dans mes tergiversations sur ce sujet que vous avez si bien monté, j’arrive à une dernière hypothèse, qui, j’espère, ne vous ennuiera pas. Se pourrait-t-il que le cobalt détecté dans l’eau de ruissellement ne soit ni naturel géologiquement, ni du temps de la colonie ? Pourrait-il simplement provenir des poches d’additif au cobalt dont on se serait débarrassé à la hâte en les répandant simplement dans la falaise.

Enfin pour terminer, je me souviens avoir remarqué, à l’époque des tavernes, qu’on lavait prestement les verres sales en les trempant simplement dans une eau très savonneuse; ensuite, on les laissait sécher à l’envers. Pas de rinçage, ni d’essuyage. Désinfection microbienne sommaire mais efficace. Se faire servir un verre humide n’était pasrare. Mais la broue n’aime pas le reste de savon sur le verre. D’où, l’additif cobalt pour ressusciter la broue mais hélas causer les cœurs tigrés… Merci encore d’avoir participé si génialement à enrayer cette épidémie. ( Je dis cela sans conflit d’intérêt car il y a peu de chance qu’elle aurait emporté un petit buveur comme moi ;). Je crois que bien des leçons de sagacité sur cette saga si bien racontée, serviront à enrayer d’autres épidémies dont, qui sait, nous ne sommes pas à l’abri. ( Oups! Conflit d’intérêt ;).

R.L.

 

Réponse

 

Cher R.L.

C’est vous qui êtes "fortiche" (merci pour ce petit mot agréable !) d’avoir pensé à toutes ces hypothèses. J’ai bien aimé la théorie des déchets liquides que les « gens de la Haute (Ville) » auraient sournoisement versés du haut de la falaise pour intoxiquer les habitants de la Basse-Ville. Ou celle de l’armement militaire comme les boulets de canon anglais qui ont ravagé Québec en 1760 ou comme les balles des troupes du colonel Arnold qui a passé le rigoureux hiver de 1775 sur le site de la brasserie de Jean Talon au pied de la falaise.

Merci pour vos souvenirs sur le lavage incomplet des verres dans les tavernes !

 

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Question


Votre dernier correspondant R.L. est beaucoup plus "fortiche" que vous ne le croyez quand il évoque la possibilité de « l’armement militaire, de la poudre sur les remparts » comme source du cobalt dans l’eau de ruissellement s’échappant de la falaise. En effet, juste au-dessus de cette falaise, surplombant la brasserie, on a érigé en 1880 un arsenal militaire qui est demeuré en activité jusqu’en 1945. Comme on peut l’imaginer, l’arsenal a connu un fonctionnement particulièrement intense pendant les deux Grandes Guerres. Pendant ces 65 ans, on y a fabriqué des cartouches et des obus pour toutes les Forces canadiennes. Le sol y est sûrement très contaminé. D’après les documents disponibles, on y aurait employé du cuivre, du zinc, de l’aluminium et évidemment du fer. On ne mentionne pas toutefois le cobalt, ce qui ne prouve rien. L’histoire de l’arsenal de Québec est captivante. Vous pourrez en prendre connaissance en allant à :
http://www.nosracines.ca/toc.aspx?id=3303&qryID=30e7b9bb-4317-4660-bf5d-4bd895d38878
J.B.

 

Réponse


Cher J.B.
Je vous remercie d’attirer mon attention sur l’Arsenal qui occupe une place particulière dans l’histoire de Québec. Il forme avec le site de la brasserie de Jean Talon, devenu l’emplacement du Palais de l’intendant où John Boswell a construit sa brasserie en 1852, et avec l’Hôtel-Dieu un triangle emblématique de notre passé. Je n’ai pas pu en parler dans mon livre, l’action ne s’y prêtait pas.

On retrouve le cobalt partout dans la nature. Il est présent dans le fleuve Saint-Laurent à des concentrations assez élevées de 73ppm (D’Anglejan). Les sols en contiennent des quantités variables et on a décrit chez les troupeaux broutant l’herbe de pâturages totalement déficients en cobalt une maladie qui est en somme l’inverse des cœurs tigrés.

 

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Question

… J'ai été patient à l'Hôtel-Dieu à quelques reprises, à l'époque des Augustines et après l'avènement de l'Assurance-maladie. Les sœurs ont rendu de précieux services à la population. L'hôpital était plus propre lorsqu'elles en avaient lacharge…
G.C.

 

Réponse

Cher G.C.
Vous soulevez la question de ce qu’on a appelé les soins élémentaires : la propreté, mais aussi le silence et le service des repas. Les Augustines leur ont toujours accordé une priorité absolue. Les Constitutions de 1663 qui ont régi pendant près de trois siècles la vie des Augustines y réfèrent à maintes reprises. Et comme on lisait un chapitre complet des Constitutions chaque jour au réfectoire, on peut imaginer que les Augustines prodiguaient ces soins élémentaires avec entrain dès qu’elles le pouvaient.

En ce qui concerne la propreté par exemple, les Constitutions sont claires : « Pour les Augustines, il n'y a de permis qu'un seul luxe, celui de la propreté; mais celle-ci doit être exquise. » Plus loin : « Le devoir de la religieuse est de pourvoir et de prendre garde à tout ce qui touche l'hôpital, de le tenir fort net, de faire bruler parfois quelques parfums, de vider au plus tôt les immondices, ouvrir en son temps les fenêtres pour prendre l'air, de ne jamais laisser trainer aucun linge. Que les couvertures et les courtines soient propres, d'une bonne étoffe et d'une couleur agréable. » Les médecins de ma génération se souviendront du zèle infatigable déployé par les Augustines pour maintenir la propreté éclatante de leurs salles. Que nos hôpitaux modernes laissent à désirer à cet égard, on n’en a pour preuve que le nombre inacceptable d’infections sérieuses sinon fatales contractées par les malades les plus vulnérables lors de leur séjour hospitalier. Il est maintenant clairement établi que la propreté des lieux et des personnes est de loin le facteur le plus important de prévention de ces infections. (Voir Towards cleaner hospitals and lower rates of infection: A summary of action.

http://www.dh.gov.uk/en/Publicationsandstatistics/Publications/PublicationsPolicyAndGuidance/DH_4085649 )

Recommandations du même ordre en ce qui concerne le deuxième soin élémentaire, le silence. Le chapitre VI (Du silence) des Constitutions dit par exemple : « Par une grande exactitude aux règles du silence, celles qui sont à l’hôpital s’obligent soigneusement à parler à voix basse de ce qui est nécessaire et se traitent l’une l’autre avec une singulière douceur et respect réciproque. » On ne peut évidemment pas comparer à cet égard les salles d’autrefois et les hôpitaux d’aujourd’hui à forte concentration technologique souvent bruyante. Tout de même, une étude récente (http://www.medicalnewstoday.com/releases/172609.php) a démontré que le niveau sonore dans un hôpital général était de 95 décibels alors que le niveau acceptable dans ces milieux, d’après l’OMS, ne doit pas dépasser 35 décibels. L’effet néfaste du bruit sur l’évolution des patients hospitalisés a été bien démontré et plusieurs centres ont pu en réduire l’intensité de façon significative par des interventions sur les personnels et par des modifications sur les appareils.
On peut faire les mêmes constatations en ce qui concerne l’alimentation des malades hospitalisés. 35% des malades sont aujourd’hui malnutris à l’hôpital. Ce qui augmente par exemple le risque d’infection et prolonge la durée d’hospitalisation. Pour les Augustines, il s’agissait d’un sujet d’une grande importance. On lit dans les Constitutions : « Que l’hospitalière ait un grand soin que les malades soient couchés, nourris et médicamentés charitablement, selon les commodités de l’hôpital, ayant égard aux plus faibles qui doivent manger plus souvent et aux dégoutés qui auraient peu mangé aux repas pour y suppléer. » Mais les Augustines ont poussé plus loin encore leur action dans ce domaine. Elles ont solennisé le service des repas par la très belle cérémonie de la serte présidée par la supérieure elle-même et à laquelle participent toutes les religieuses qui ont chacune d’entre elles la responsabilité d’assurer l’alimentation d’un seul malade. Cette liturgie du repas s’est maintenue à l’Hôtel-Dieu jusqu’en 1940.

Les Augustines ont bien compris que les soins élémentaires – le silence, une alimentation adéquate et la propreté – étaient un préalable à l’accomplissement de la puissance de guérison de la nature, ce qu’on appelait à l’époque « Vis medicatrix naturae », ce pouvoir inné en chaque organisme vivant de restaurer le déséquilibre que constitue la maladie. Cette notion séculaire est redevenue d’actualité avec le développement de la pathologie évolutionniste. Ce champ d’études considère la maladie comme une réponse acquise au cours des millénaires qui permet de lutter adéquatement contre l’agression d’agents morbifères. 

 Nos hôpitaux ont connu des avancées scientifiques et des progrès technologiques vraiment remarquables qui ont radicalement transformé le diagnostic et le traitement des malades. Mais nous avons négligé la « Vis medicatrix naturae » et son prérequis, les soins élémentaires.

 

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Question

…Le personnage que j’ai le plus aimé est Jean de Bonamour. Prétentieux, sûr de lui, dévoué et somme toute, une figure très attachante. Que savons-nous à son sujet ?
C.M.

 

 

Réponse

Chère C.M.
Nous savons que Jean de Bonamour est le premier véritable médecin à pratiquer à Québec. Il était issu d’une famille noble de Bretagne, comme le montre le texte d’un contrat où il est qualifié de « noble homme ». On peut constater, dans les livres médicaux qui se retrouvent au Séminaire de Québec et qui sont annotés de sa main, qu’il lit et écrit couramment le latin, ce qui indique qu’il a fréquenté une des deux facultés de médecine qui, en France au XVIIe siècle, dispensaient un cours de six ou sept ans dont l’enseignement et les examens étaient offerts uniquement en latin, soit Paris et Montpellier. On peut penser que pour des raisons de proximité, Jean de Bonamour a fréquenté la Faculté de médecine de Paris.
Les quatre premières années de l’enseignement à Paris étaient constituées de cours qui avaient la solennité d’une cérémonie religieuse durant laquelle le professeur du haut de sa tribune, lisait pompeusement des textes d’Hippocrate ou de Galien. Au cours de la cinquième année, des examens, des commentaires, des séances d’identification de plantes médicinales, des soutenances de thèses dont la dernière dite « thèse cardinale » (en l’honneur du Cardinal d’Estouteville qui avait libéré en 1452, les médecins de l’obligation du célibat et à qui ceux-ci ont été par la suite fort reconnaissants !) L’étudiant doit par la suite démontrer l’honorabilité de sa famille et, pour ceux qui avaient déjà pratiqué le métier de chirurgien, signer la promesse notariée de renoncer à ce travail manuel. Après deux ans de formation clinique et la soutenance d’une dernière thèse, il obtient le titre de « docteur » et peut pratiquer la médecine « hic et ubique terrarum », à Paris et à travers le monde, ce que ne peuvent pas faire, en théorie du moins, les diplômés des autres facultés françaises.
Pratiquer la médecine à Paris (et par voie de conséquence, à Québec) au XVIIe siècle constituait une entreprise très difficile et très particulière par rapport à ce qui se faisait ailleurs en Europe et même en France, à Montpellier par exemple. Les membres de la Faculté de médecine de Paris s’intitulaient les « très illustres médecins docteurs de l’école de médecine orthodoxe de Paris, gardiens de la vraie médecine hippocratique. » Paris constituait en somme le dernier bastion de la doctrine hippocratique et galénique qui avait complètement dominé la pratique médicale pendant deux mille ans.
C’est à juste titre qu’Hippocrate est considéré comme le père de la médecine. Il est le premier à soutenir que la maladie n’est pas d’origine divine. « Chaque maladie a une cause naturelle, et sans cause naturelle, aucune ne se produit. Aucune n’est plus divine ou humaine que les autres » écrit-il. Il établit donc le premier, une distinction fondamentale entre le médecin et le prêtre. Il fonde aussi une éthique professionnelle qui est dans l’ensemble, toujours en vigueur. Mais il élabore surtout une doctrine physiopathologique – celle des humeurs – qui a le mérite de relever du monde naturel (et non des divinités), mais qui a l’inconvénient majeur de n’être basée ni sur l’observation ni sur l’expérience, même sommaires, mais d’être du domaine de l’hypothèse ou de la philosophie, d'être une doctrine en somme. Le Romain Galien, cinq siècles plus tard, tout en se ralliant à la doctrine d’Hippocrate, la complique encore davantage et y ajoute des éléments nouveaux comme la prise du pouls, l’examen des urines et surtout la façon de préparer les médicaments. La doctrine hippocratique ainsi modifiée par Galien deviendra un dogme auquel se soumettront tous les médecins jusqu’au XVIIe siècle.
Mais déjà, en 1527, Paracelse brule les ouvrages de Galien sur la place publique, Harvey démontre en 1628 la fausseté des doctrines des Maîtres en rapport avec la circulation sanguine et on prescrit à la même époque, de nouveaux médicaments comme le quinquina, l'antimoine et le mercure qui ne faisaient pas partie de la pharmacopée galénique. On prend de plus en plus de libertés avec la doctrine hippocratique, mais Paris résiste. Le doyen Patin déclare que la circulation du sang est une idée absurde et traite ceux qui la prônent de « circulatores » (charlatans). Il affirme que les nouvelles drogues sont des poisons. Les médecins parisiens sont les seuls en Europe à se soumettre aussi aveuglément aux dogmes séculaires et se qualifient fièrement de « médecins galéniques ».
Pour les médecins de Paris, pratiquer la médecine dans ce contexte particulier représente une affaire d’une incroyable complexité. D’après la doctrine humorale, l’état de maladie se déduit du déséquilibre des humeurs. Les humeurs peuvent être en état d’excès (pléthore), en défaut, en état de viciation (cacochymie) ou de déviation. La pléthore, la cacochymie, la déviation sont les grands facteurs morbides. Ces dyscrasies sont modifiées par le tempérament du malade et par son signe du zodiaque, ces facteurs étant à l’origine d’une prépondérance d’une humeur par rapport aux autres. Galien a encore compliqué les choses en attribuant aux humeurs des « qualités premières » – le chaud, le froid, le sec, l’humide –  des « esprits » qui circulent dans l’organisme et des « facultés » qui permettent à chaque organe d’agir selon sa nature. Le médecin doit tenir compte de tous ces éléments dans l’identification du déséquilibre humoral qui est à l’origine de la maladie de son patient.
Les médecins n’étaient pas autorisés à palper le corps de leurs malades (ils laissaient cela aux chirurgiens) : l’examen du malade se résumait essentiellement à la prise du pouls. À la suite des travaux de Galien toutefois, tâter le pouls était devenu une entreprise longue et compliquée. Galien avait reconnu quatre phases dans le mouvement de l’artère et chaque phase pouvait révéler, en observant un rituel des plus détaillés, des centaines de « variations » et « d’attributs » qu’il a consignés dans les dix-huit tomes de son ouvrage « De pulsibus ». Le médecin du XVIIe siècle devait reconnaître ces variations et ces attributs à différents points du corps, puisque le pouls, croyait-on, était un phénomène local sans rapport avec l’action du cœur.
Mirer les urines constituait la dernière étape de l’investigation à cette  époque. Cette opération, affirmait Galien, était riche en précieuses informations sur l’équilibre des humeurs dans l’organisme. Assez simple au départ, elle était devenue d’une invraisemblable complexité, nécessitait un vase spécial, la métula (ou matula) qui avait la forme d’une vessie (pour que l’urine puisse s’apprécier dans son habitat naturel) et devait se pratiquer en suivant les règles d’un long cérémonial.
Lorsqu’il avait terminé ces longues procédures diagnostiques, le médecin devait être alors en mesure d’identifier l’humeur qui était pléthorique, déficiente, cacochyme ou déviée et donc responsable de la maladie.  Après avoir énoncé le pronostic de la maladie, ce qui était particulièrement important à l’époque pour la réputation du médecin, il passait au traitement qui devait avant tout soutenir la « vis medicatrix naturae », la force de guérison de la nature, dans la correction de la dyscrasie humorale.
Le choix des médicaments représente pour le médecin du début du XVIIe siècle,un autre défi redoutable. Il doit puiser dans la Pharmacopée du Byzantin Nicholas Myrepsos (XIIIe siècle) qui contient 2500 préparations. Chacun de ces médicaments possède plusieurs « qualités » (premières, spécifiques, occultes, etc.) à huit « degrés » et plus de cinquante différentes formulations, ce qui donne lieu à d’interminables ordonnances rédigées en latin.
La saignée enfin est l’opération de choix pour mettre fin au déséquilibre humoral. Il s’en pratiquait 400 par jours à l’Hôtel-Dieu de Paris. Elle est pratiquée par le chirurgien, mais prescrite par le médecin. On comptait 47 veines susceptibles d’être phlébotomisées. On les faisait généralement au niveau des mains ou des pieds, mais aussi sur les veines du front, à l’angle interne de l’œil, sous la langue, au niveau du cou, des genoux. Le lieu de la saignée dépendait de son indication : « attraction », lorsqu’on souhaite attirer le sang où il devrait aller (au niveau du pied dans l’aménorrhée), « diversion », si l’on veut attirer le sang d’un point malade à un endroit sain plus éloigné (au niveau du pied gauche pour une hémicrânie droite), « dérivation » déplace l’humeur localement (à la veine angulaire de l’œil pour les maladies oculaires), « évacuation », agit in situ, sur place, si l’humeur est visqueuse et gluante, « rétention », saignée faite en amont (veines supérieures en cas d’hémorragie utérine) ».
Le médecin du XVIIe siècle avait avantage à observer une stricte orthodoxie galénique et à suivre religieusement chacune de ces étapes. Sinon, il pouvait être l’objet d’attaques et de violentes invectives de la part des autorités, en particulier du doyen de la Faculté de médecine, Guy Patin, qui accusait régulièrement tel ou tel confrère d’être responsable de la mort de son malade, ordinairement un personnage connu, clairement identifié, parce que le médecin s’était écarté de la « très salubre doctrine ». Ces accusations pouvaient facilement conduire à la perte du permis d’exercice.
C’est dans ce contexte bien particulier que Jean de Bonamour a pratiqué sa profession à Québec. Ce n’est pas sans raison qu’il a transporté plusieurs caisses de livres dans ses bagages en arrivant en Nouvelle-France. La matière sur laquelle il devait baser son diagnostic, son pronostic et son traitement était si abondante, si complexe, si peu intuitive qu’il devait tous les jours rafraîchir ses connaissances, d’autant plus qu’il avait l’obligation, confronté à son malade ou à ses proches à la fin de sa consultation, d’adopter un maintien grave et assuré et de prononcer solennellement et sans hésitation le résultat de ses raisonnements.
Jean de Bonamour est arrivé à Québec à l’été de 1669 avec des lettres de médecin du roi. Sa charge l’obligeait à soigner les pauvres à l’Hôtel-Dieu de Québec. Il avait aussi autorité sur les chirurgiens et les sages-femmes. En octobre 1672, il s’embarquait pour la France pour régler, disait-il, des problèmes d’ordre domestique. (John English, Réal Bélanger, Gabriel Nadeau Dictionnaire biographique du Canada en ligne). En novembre 1672, le gouverneur écrivait au ministre Colbert : « Nous aurions besoin que le médecin Jean de Bonamour qui était ici l’année passée, revienne en ce pays où l’on est sans aucune assistance, ce qui est d’une grande conséquence pour une nouvelle colonie. ».Malgré ce pressant appel, Jean de Bonamour n’est jamais revenu en Nouvelle-France.
Comme vous pouvez le constater, chère C.M., si l’on possède des renseignements assez détaillés sur la pratique professionnelle de Jean de Bonamour, on ne connaît à peu près rien sur l’homme qui vous a paru si sympathique, me dites-vous.
Vous n’êtes pas la seule. Tout au cours du dernier Salon du livre de Québec où j’ai pu prendre part à quelques séances de signature, on s’est inquiété de Jean de Bonamour. Une personne très aimable m’a expliqué qu’elle avait feuilleté un vieux livre qui appartenait à son grand-père médecin dans l’espoir d’y retrouver des lignes manuscrites de Jean de Bonamour. Sans succès. Qu’a fait Jean de Bonamour après son retour en France ? La police royale l’a-t-elle rattrapé et emprisonné pour bris de contrat ? Ou a-t-il pu reprendre l’exercice de sa profession pour la quelle il semblait particulièrement doué ? Toutes ces questions m’ont été posées au cours du Salon du livre. J’ai dû répondre qu’on avait perdu sa trace après son départ de Québec.  « Alors, me disait-on, vous devriez vous rendre en France et y poursuivre vos recherches ! »

 

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Question

…Mon père avait été soigné à l’l’Hôtel-Dieu à l’époque. Il avait gardé un excellent souvenir des traitements qu’il avait reçus et nous disait que l’atmosphère était tellement plus accueillante qu’aujourd’hui. Dans votre livre, vous écrivez que les Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec avaient une façon exceptionnelle de soigner les malades.

Comment expliquez-vous cela ?
R.C.


Réponse

 

Cher R.C.,

Les Augustines ont en effet développé au cours du XVIIe siècle une philosophie de soins absolument unique qui les a nettement distinguées de leurs sœurs demeurées en France et qui les a inspirées tout au long de leur mission tricentenaire à Québec.
Plusieurs facteurs expliquent cette remarquable particularité. D’abord la fondation et l’évolution de leur établissement. C’est le courant de mysticisme qui est apparu en France au XVIIe siècle sous l’influence de sainte Thérèse d’Avila qui a présidé à la fondation de l’Hôtel-Dieu de Québec. La nièce du cardinal Richelieu, la duchesse d’Aiguillon, elle-même fervente adepte du mouvement mystique qui prônait ardemment la conversion des Amérindiens, a entrepris des démarches et recueilli des fonds importants pour l’envoi d’Augustines en Nouvelle-France où leur action sanitaire devait conduire au baptême de nombreux catéchumènes. Comme l’explique Marie-Claude Dinet-Lecomte (Les sœurs hospitalières en France au XVIIe et au XVIIIe siècle. La charité en action. ParisHonoré Champion 2005) : « Ce n’est pas sans doute un hasard, si ces congrégations…qui réservaient au XVIIe siècle leurs sujets d’élite pour le Canada ont attiré un assez grand nombre de filles nobles. L’héroïsme chrétien n’était-il pas au bout d’une aventure épique et mystique que fort peu de femmes étaient alors en mesure de tenter ? » Cet apostolat héroïque a sûrement attiré des jeunes femmes exceptionnelles. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à lire Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec 1636-1716 par les Augustines  Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-Ignace et Marie-Andrée Regnard Duplessis de Sainte-Hélène dont on peut d’ailleurs apprécier l’indéniable élégance littéraire, signe supplémentaire de la qualité des auteures.
Cet élan de prosélytisme a conduit les Augustines à s’établir dans le village algonquin de Sillery. Cruauté du destin, leur arrivée coïncide avec l’éclosion d’une terrible épidémie de variole contre laquelle les Amérindiens ne sont pas prémunis. On ne peut imaginer jusqu’à quel point le séjour à Sillery a été pénible pour ces jeunes femmes nées dans des familles nobles ou bourgeoises. Installées dans une misérable bicoque ouverte au vent et à la neige, manquant des plus élémentaires nécessités, elles doivent prodiguer des soins à de grands malades couverts de lésions malodorantes.

Les Augustines qui sont débordées, – elles passent les nuits à lessiver les pansements souillés – affaiblies, mal nourries, tombent elles-mêmes sérieusement malades : la supérieure crache le sang en abondance et la dernière arrivée, sœur Suppli de Sainte-Marie, ne peut supporter les rigueurs de cette existence pénible et meurt après seulement une année en Nouvelle-France.  «Ce que nous souffrîmes en ce temps de froid et de misère ne se peut pas exprimer», lit-on dans les Annales. La menace iroquoise les force à rentrer à Québec après cinq ans. Ce séjour initiatique marquera pour toujours la conscience des Augustines québécoises et les différenciera dès lors de leurs sœurs françaises.
À Québec, leur évolution se singularise davantage. Alors qu’en France les hôtels-Dieu étaient la possession des autorités municipales qui entretenaient des relations parfois tendues avec les religieuses, à Québec au contraire les Augustines ont été propriétaires de leur hôpital pendant plus de 350 ans, ce qui leur a permis d’imprimer à leur établissement une direction qui lui était particulière et de manifester à plusieurs reprises, leur indépendance à l’égard des autorités civiles et même épiscopales. (À titre d’exemple, le refus des Augustines en 1927, de participer à la fondation de l’hôpital du Saint-Sacrement, ce qui leur avait été expressément demandé par le cardinal Rouleau. Celui-ci, lors d’une rencontre au cloitre des Augustines, affirme qu'il a ressenti ce comportement comme un affront et enfin bénit «toutes et chacune dans la mesure de leur obéissance religieuse ».)
Le financement de l’hôpital a toujours suivi un parcours distinctif. D’abord subventionné par la Duchesse d’Aiguillon, l’Hôtel-Dieu survit ensuite difficilement par la suite grâce aux revenus de ses terres et aux irrégulières allocations royales. Après la conquête, les revenus tirés des chambres dites « privées » dont certaines sont assez luxueuses, permettront de continuer à recevoir les malades pauvres gratuitement. Les Augustines se sont toujours opposées au financement gouvernemental voulant ainsi conserver l’autonomie complète de leur établissement. On ditqu’en 1939, lors du tricentenaire de la fondation de le l’Hôtel-Dieu, le premier ministre d’alors, Maurice Duplessis, voulant gratifier l’hôpital d’une subvention particulière de 100000 $, ce qui était une somme considérable à l’époque, et sachant que les religieuses s’y opposeraient pour des raisons d’indépendance, avait libellé le chèque au nom de la supérieure ! Seul parmi les hôpitaux du Québec, l’Hôtel-Dieu a maintenu cette ligne de conduite autonomiste jusqu’en 1960, alors que la Loi d’assurance hospitalisation l’a forcé à entrer dans les rangs. « Les hôpitaux sont maintenant gérés par des bureaucrates mal préparés, » a-t-on dit à l’époque.
Il n’est donc pas étonnant que cette évolution institutionnelle si particulière au cours des siècles ait conduit les Augustines à pratiquer une philosophie de soins qui leur soit propre tout en conservant évidemment des éléments importants des monastères français dont elles étaient issues.
Comme leur nom l’indique, les Augustines, depuis le VIIe siècle, ont toujours considéré saint Augustin comme leur Glorieux Père. L'œuvre de saint Augustin est abondante, son enseignement est riche, toujours actuel et s'applique notamment à ceux et celles qui se destinent aux soins des malades. En particulier, il met l’accent sur la « miséricorde » dans sa définition ancienne de pitié pour la misère d’autrui qu’il considère comme « la vertu la plus admirable entre toutes. » On est assez loin du détachement professionnel ou du «regard clinique » en vogue aujourd’hui.
Les Constitutions – dont on lisait un extrait tous les jours au réfectoire – reviennent continuellement sur le respect inconditionnel à l’égard du malade fondé sur la conviction de la présence mystique du Fils de Dieu dans sa personne. « C'est le Christ lui-même qui est mystiquement caché dans le pauvre malade et le laisser languir, c'est s'attaquer auFils de Dieu. » Ce sentiment de considération vis-à-vis « nos Seigneurs les malades » se manifestait pendant  certaines cérémonies (celle de la serte par exemple) au cours desquelles l’Augustine « s’inclinait respectueusement et humblement » devant lui.
L’absence de médecin qui a marqué la majeure partie du Régime français a forcé les Augustines de Québec à développer une expertise clinique démontrée particulièrement par l’apothicairesse qui entretenait un vaste jardin de simples en avant de l’hôpital. On partait de loin (de Halifax, après la conquête) pour la consulter. Ces soins donnés en externe, pour des malades qui n'étaient pas hospitalisés à l'Hôtel-Dieu, constituaient une première et n'avaient pas leur équivalent en France.
Dans ma réponse à la question de G.C., je traite de la propreté, du silence et du service des repas. J’ai alors insisté sur l’importance que les Augustines ont accordée à ce qu’on a appelé les soins élémentaires qui ont un rôle capital dans la guérison des malades et dont certains de nos établissements semblent parfois déficients aujourd’hui.
En France, comme dans toute l'Europe d'ailleurs, l'hôpital était réservé exclusivement aux pauvres, puisque les classes plus aisées recevaient la visite de leur médecin à domicile. À Québec au contraire, les riches bourgeois, les officiers, les ecclésiastiques ne peuvent pas consulter de médecin comme ils l'auraient fait en France – puisqu'il n'y en a pas. Comme l’a écrit le bénédictin Pasquier Quesnel : « C'est une coutume dans ce pays que tout le monde se fait mener à l'Hôtel-Dieu dans la maladie, grands, riches et tous les ecclésiastiques et cela à cause de la commodité des remèdes qui s'y trouvent à propos et à cause des soins tout particuliers que les religieuses ont des malades » Ils se présentent donc, comme le font les pauvres, à l'Hôtel-Dieu pour tous leurs problèmes de santé. Ce caractère unique d'autonomie et d'universalité des soins marquera grandement l'institution dans son évolution.
Tous ces éléments historiques particuliers se sont combinés pour constituer une philosophie de soins qui était unique aux Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec et d’où elles ont pu puiser leur inspiration pendant plus de 350 ans.

 

 

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Commentaire

 


Félicitations pour votre excellent livre que j'ai dévoré avec délectation ! Je suis un collectionneur passionné par la bière Dow; je possède en effet plusieurs milliers d'items provenant de cette brasserie (bouteilles, publicités, horloges,  cabarets, etc.). Il y a deux ans, j'ai proposé à l'École de technologie supérieure (ETS), qui occupe les anciens bâtiments de la Brasserie Dow à Montréal, de créer sur place une exposition commémorative. L'ETS a sauté sur l'occasion et a confié un mandat au Musée Pointe-à-Callière qui s'en est chargé avec son professionnalisme habituel.

J'invite tous vos lecteurs à venir la visiter. L'exposition fait évidemment état des tristes événements des années 60 que vous relatez dans Les cœurs tigrés. Elle est accessible gratuitement au grand public pour les 10 prochaines années, du  lundi au vendredi (de 10 h à 17 h), au 355, rue Peel à Montréal. Pour plus d'informations: www.etsmtl.ca/expoDow

Si vos lecteurs sont intéressés, ils peuvent aussi écouter une entrevue que j'ai donnée à l'émission "La nuit qui bat", à Radio-Canada, sur le même sujet. Ils la trouveront aisément sur la chaîne Youtube d'Octane Stratégies.

Merci encore, M. Morin, de m'avoir fait découvrir encore plus à fond l'histoire de ma brasserie fétiche. Je vous souhaite le meilleur succès pour la vente de votre livre !

Pierre Guillot-Hurtubise, associé principal, Octane Stratégies


Réponse


Cher M. Guillot-Hurtubise,
L’exposition que vous nous proposez complète heureusement le sujet dans mon livre. En effet, les milliers d’objets que vous avez eu la patience et l’énergie de réunir témoignent bien de la passion qui caractérise l’authentique collectionneur que vous êtes sûrement. Mais aussi, ils donnent la preuve du dynamisme remarquable de la brasserie Dow qui dominait le marché québécois à l’époque. La popularité de la bière Dow à Québec (80 % du marché) était évidemment due en grande partie au fait que la brasserie occupait le site où avait été édifiée la brasserie de Jean Talon trois siècles plus tôt. Elle était aussi attribuable à un marketing promotionnel peu connu à l’époque et qui se manifestait par les différents objets que l’on retrouve dans votre collection (horloges, plateaux, affiches, etc.).
Je me souviens des tavernes que je fréquentais surtout du temps de mes études de médecine dans le pittoresque Quartier Latin du vieux Québec (hélas disparu). On pouvait voir derrière le comptoir une grande affiche lumineuse, entourée d’une tubulure où se s’élevaient continuellement de petites bulles, le tout représentant une grande nouveauté pour l’époque. On y voyait au centre une bouteille de bière Dow (du genre de celles qu’on pourra examiner à l'École de technologie supérieure) surmontant le slogan « Dites donc Dow » si populaire dans les annonces publicitaires à la radio et à la télévision.  Les opérations publicitaires des autres brasseries n’étaient ni aussi importantes ni aussi originales que celles qui avaient été lancées par la brasserie Dow.
J’espère donc que les lecteurs des Cœurs tigrés voudront se familiariser avec cet aspect différent, plus tangible, mais tout aussi intéressant de l’épopée de la brasserie Dow en visitant votre vaste collection à l'École de technologie supérieure.


Je vous remercie, cher M. Guillot-Hurtubise, de votre aimable invitation.

Je rappelle à l’intention de mes lecteurs les coordonnées de votre fascinante exposition.

Dites donc Dow! L’histoire d’une brasserie d’ici
ÉTS - Carrefour d’innovation INGO
355, rue Peel Montréal
514-396-8455
www.etsmtl.ca/expoDow

Heures d’ouverture
Du lundi au vendredi, de 10 h à 17 h
Entrée libre


 

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Question


Je remarque qu’à la page 142 de votre roman, Jean Talon et Jean de Bonamour « regardent l’heure à l’horloge du Collège des jésuites, s’engagent dans la côte de la Fabrique, traversent la rue Saint-Joachim et la rue Saint-Jean. C’est là que commence le terrain de l’Hôtel-Dieu. »
Cela me paraît assez étonnant. La rue Saint-Joachim est assez éloignée de l’Hôtel-Dieu. En effet, cette rue est située entre la rue Saint-Jean et le Boulevard René-Lévesque et débouche sur l’avenue Honoré-Mercier. 
Jean Talon et Jean de Bonamour auraient-ils fait ce long détour pour se rendre à l’Hôtel-Dieu ?
M.J.


Réponse

Cher M.J.,
Le nom des rues change au cours des siècles. La rue Saint-Joachim que vous évoquez dans votre message en est un bon exemple.
Je vous recommande d’abord de consulter « Rues de Québec au XVIIe s. – Plan. » dans mon site web

www.lescœurstigres.ca  sous l’onglet "1665". Ce plan a été établi par Jean Poirier (cf. « Noms des rues de Québec au XVIIe siècle. Origine et histoire. Dossiers toponymiques #27. Gouvernement du Québec 2004»).
Les premiers textes indiquent que la rue Saint-Joachim relie la maison de Belleville (sur la rue Saint-Jean) au cimetière des pauvres de l’Hôtel-Dieu. La rue se terminait donc à l’allée de l’Hôpital qui séparait le jardin de l’apothicairesse, à l’ouest, du cimetière des pauvres, à l’est, et qui débouchait sur l’l’Hôtel-Dieu. La rue Saint- Joachim ne pouvait aller plus loin, car elle se heurtait à la propriété de Guillaume Couillard qui s’y était établi en 1621. Celui-ci se trouvait donc le proche et généreux voisin des Augustines, puisqu’il leur avait cédé le terrain où elles avaient mis en place le cimetière des pauvres. Le fief de Guillaume Couillard (« le fief du Sault-au-Matelot ») occupait la majeure partie de la superficie orientale de la Haute-ville. Il n’est donc pas étonnant qu’il se soit départi de parcelles de terrain en faveur de Jean Talon, des Augustines, de l’évêché pour la construction en 1653 de l’église Notre-Dame. Guillaume Couillard meurt en 1663 et en 1666, Marie-Guillemette, sa femme, vend à Mgr de Laval, sa maison et une partie de son terrain pour l’établissement du séminaire de Québec. À partir de ce moment, de nouvelles rues apparaissent dans ce secteur de la Haute-ville : une rue longe d’abord le séminaire et débouche sur la Grande Place. Et comme, Mgr de Laval avait dédié le séminaire à la Sainte Famille, c’est le nom qu’on a donné à cette nouvelle rue. Avec le temps, on a voulu établir un lien plus direct entre le séminaire et l’Hôtel-Dieu : la rue Saint-Joachim s’est donc allongée pour atteindre la rue de la Sainte-Famille. Le recensement de 1744 fait état de la rue Saint-Joachim « depuis la rue de l’Hôpital jusqu’à la rue de la Sainte-Famille ».
Mais la rue Saint-Joachim était destinée à changer de nom. Elle passait à ce moment entièrement sur les terres de Guillaume Couillard et on donnait volontiers à ce nouveau chemin le nom de son propriétaire. En 1876, on donne à cette rue, le nom officiel de « rue Couillard ». Elle est à ce moment entièrement habitée. François-Xavier Garneau et Calixa Lavallée y ont demeuré. J’ai bien connu la rue Couillard quand elle était au cœur du Quartier Latin, à proximité de l’université. Elle bouillonnait d’activité. Le Cercle des étudiants était le lieu de rencontres entre les cours, on y prenait nos sandwiches du midi, la Maison Béthanie qui abritait, disait-on, de jeunes femmes de mauvaise vie (désormais converties!) se trouvait en face et plusieurs prétendaient y apercevoir leurs conquêtes d’un soir ! La taverne Léo Bourgault était à quelques pas, au bout de la rue. Plus tard, pendant mes années d’internat à l’Hôtel-Dieu, j’ai habité la résidence des internes, encore sur la rue Couillard. Le Quartier Latin est hélas disparu. Mais la rue Couillard demeure une des plus belles rues de Québec. Résistera-t-elle longtemps au tourisme de masse qui a déjà défiguré une grande partie du vieux Québec ?
Mais je m’aperçois, cher M.J., que je m’éloigne de la question que vous m'avez posée au sujet de votre rue Saint-Joachim, terrain de jeux de votre enfance. Nous savons qu’elle relie la rue Saint-Gabriel à l’avenue Honoré-Mercier, à l’ombre du Hilton et du Centre des congrès qui n’existaient sûrement pas du temps de votre enfance. Elle est évidemment très différente de la rue Saint-Joachim dont j’ai parlé plus tôt. Qu’en est-il de son histoire ? Vous serez déçu d’apprendre que je dois demeurer silencieux là-dessus. Le répertoire des toponymes de la ville de Québec affirme « qu’on ignore la date précise de sa dénomination. »

 

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Question.

 

Je tiens à vous féliciter pour votre livre que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. Le parallèle historique de 1666 à 1966 rend cet ouvrage tellement captivant et passionnant ! La collaboration de votre équipe, vos compétences mises en commun, votre dévouement ainsi que votre grand respect et ouverture d’esprit envers la tradition orale des Augustines vous ont permis de sauver la vie à des milliers de personnes.
J’ignorais tout de la maladie causée par la bière Dow (en 1965 et en 1966) et du rôle du cobalt, car, âgée de 12 ans à l’époque, je demeurais dans la région du Lac-Saint-Jean. Le compte-rendu de la maladie des buveurs de la bière Dow m’a intriguée au plus haut point, d’autant plus que trois de mes oncles du côté maternel sont décédés de façon inexpliquée pendant cette période. S’agirait-il de cette maladie ? Les autopsies n’étaient pas très prisées à cette époque et on ne l’a pratiquée sur aucun de mes oncles.
Le premier que j’appellerai Oscar est décédé le 28 mars 1966. Le deuxième que j’appellerai Robert est décédé le 7 juillet 1966 et le troisième que j’appellerai Yvan est décédé le 17 mars 1967. On a dit qu’Oscar et Robert étaient morts d’un arrêt cardiaque à 41 et 42 ans. Yvan de son côté est mort à 28 ans de façon inusitée : il est décédé dans l’auto dont il avait hérité de Robert et qui était encore en marche lorsqu’on l’a trouvé. On a conclu qu’il était mort d’asphyxie, d’autant plus qu’il s’agissait d’une vieille voiture avec quelques trous dans le plancher d’où s’infiltraient les gaz d’échappement. La seule intrigue dans cette histoire est que la blonde d’Yvan était aussi présente dans la voiture ce jour-là et qu'elle n'est pas décédée. Mon fils m’apprend et il est écrit sur les encyclopédies en ligne que le cobalt est aussi utilisé comme catalyseur dans l’essence. 
Nous savons qu’Oscar et Yvan fréquentaient la taverne locale régulièrement et je viens d’apprendre de la fille d’Oscar, que son père « Ne jurait que par la DOW ! » Robert, du type « vieux garçon » prenait quelques bières à la maison au retour du travail, sauf que j’ai appris de ma sœur, qu’il souffrait d’une gastrite peu de temps avant son décès.
Je sais que dans votre livre, vous affirmez que la brasserie de Québec (celle qui brassait la bière riche en cobalt) ne desservait que la ville de Québec et que le reste de la province était desservie par la brasserie de Montréal. Pourtant dans le site web suivant  http://grandquebec.com/histoire/brasseriedow/ on affirme que « la brasserie de Québec fournissait en plus de la ville de Québec, les acheteurs du Bas-Saint-Laurent et du Saguenay-Lac-Saint-Jean. »
Cette bière a créé fort probablement une forte dépendance et une « overdose » de cobalt. Selon moi, le fléau de la bière DOW a causé beaucoup plus de ravage que ce qui a pu être répertorié.
Que pensez-vous du décès de mes trois oncles ?
M.G.


Chère M.G.
Plusieurs lecteurs m’ont rapporté le cas d’un parent décédé d’une maladie de cœur, en 1965 ou en 1966 et qui était porté sur la bière Dow. S’agissait-il d’un cœur tigré ? On me donnait peu de détails : il était alors difficile pour moi de répondre. Ce que vous relatez par contre dans votre lettre est beaucoup plus précis que ce qu’on me donne habituellement comme information. Est-il possible que vos trois oncles soient décédés d’une intoxication au cobalt présent dans la bière Dow dans le cas d’Oscar et de Robert, et présent dans les gaz d’échappement dans le cas d’Yvan ? Plusieurs obstacles se dressent sur notre route dans la recherche de la cause de décès de vos oncles :
1– La destruction des dossiers hospitaliers. Les hôpitaux du Québec détruisent les dossiers des malades décédés au bout d’une période qui va de trois à cinq ans, selon les établissements. Consulter le dossier de vos oncles Oscar et Robert, même un demi-siècle plus tard, aurait pu nous donner des éléments de réponse : les détails de l’observation clinique, l’aspect spécifique de l’électrocardiogramme, l’augmentation des globules rouges de la formule sanguine par exemple auraient pu nous indiquer, malgré l’absence d’une autopsie, que nous étions sur la bonne piste. Malheureusement, ce n’est pas le cas.
2– La rareté des cœurs tigrés. Dans la ville de Québec qui comptait à l’époque quelque 350,00 habitants, nous n’avons pu reconnaître avec certitude que 48 cas. En effet, comme je l’ai écrit sous cette rubrique un peu plus tôt, contracter la maladie des cœurs tigrés demandait la coïncidence d’un ensemble de conditions assez particulières.
Il fallait d’abord consommer régulièrement tous les jours quatre litres (12 bouteilles) de la bière Dow brassée à Québec. Il fallait ensuite d’un coup perdre complètement l’appétit pour la nourriture solide, habituellement à la suite d’une gastrite sévère. Malgré cette gastrite, il fallait continuer à boire la même quantité de bière tous les jours – ce qui n’est pas facile ! – tout en s’abstenant de manger toute nourriture solide.  Si l’une de ces conditions fait défaut, on ne fait pas la maladie ! D’où le petit nombre de cas que nous avons répertoriés dans la ville de Québec sur une période huit mois. La probabilité de contracter cette affection devient encore plus mince dans une région faiblement peuplée comme l’était le Lac-Saint-Jean à l’époque.
3– L’imprécision au sujet du territoire desservi par la brasserie Dow de Québec. Il s’agit d’un point de litige entre la brasserie Dow et notre équipe. Les dirigeants de la brasserie ont toujours prétendu que la brasserie Dow de Québec desservait en plus de la ville de Québec, l’est de la province et la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Par conséquent prétendaient-ils, le fait de ne pas retrouver de cœurs tigrés dans ces régions démontrait que la bière Dow ne pouvait être considérée comme étant responsable des cœurs tigrés. En fait, le tableau n’était pas aussi clair qu’ils le disaient. Nous avons abordé la question avec le brasseur de la brasserie Dow de Québec, John Joubert, pendant la Commission d’enquête que le ministre de la Santé du Québec avait créée en mars 1966. La brasserie Dow, comme je l’ai déjà écrit, était petite et vétuste par rapport aux grands établissements brassicoles de l’époque et ne pouvait pas varier sa production selon les saisons. Pendant les mois chauds de l’été par exemple, quand la consommation de bière augmentait, la ville de Québec était desservie en bonne partie par la brasserie de Montréal, puisque la brasserie locale ne pouvait suffire. Ce qui explique peut-être le fait que les premiers cœurs tigrés sont apparus à l’automne de 1965. Si la demande fléchissait à Québec, nous a expliqué John Joubert, on pouvait alors exporter une partie de la brasserie locale dans d’autres centres de l’Est du Québec. Ce qui arrivait de moins souvent en 1965 et 1966, nous a-t-il dit, alors que la consommation locale s’était accrue beaucoup plus que dans les autres régions du Québec. Nous avons malgré tout tenté de repérer à l’époque de nouveaux cas de cœurs tigrés à l’extérieur de la ville de Québec. Nous avons rendu visite aux salles d’urgence des hôpitaux de Lévis, de la Beauce et de Charlevoix. Sans succès. Nous ne sommes pas allés dans les belles régions du Saguenay et du Lac-Saint-Jean. Maintenant que je suis au courant des décès suspects de vos oncles, il est évident que nous aurions dû le faire !
4. La fréquence de la maladie coronarienne comme cause déclenchante de la mort subite chez les hommes. Vos oncles Oscar et Robert sont morts d’un « arrêt cardiaque » à 41 et 42 ans, me dites-vous. Le terme « arrêt cardiaque » n’est pas très précis, mais on peut penser qu’il s’agit d’un décès qui est survenu rapidement sans qu’une cause évidente ait été identifiée. La maladie coronarienne serait donc, en se basant sur la statistique, la cause la plus probable de la mort de vos oncles. Notons qu’il s’agit ici de décès qui sont survenus à un âge précoce, inhabituel pour cette maladie. Ces décès coronariens chez les hommes dans la quarantaine s’accompagnent très souvent d’une histoire familiale positive pour le même genre de  maladie. À ma demande, vous avez vérifié la cause et l’âge de décès des membres de la famille de votre mère (puisque vos oncles Oscar et Robert l’étaient du côté maternel). J’ai pu remarquer votre expertise dans le domaine de la généalogie puisque votre recherche a été très exhaustive et que vous avez pu relever la cause et l’âge du décès de 44 membres de la famille de votre mère. Aucun d’entre eux n’est mort avant l’âge de 65 ans sauf pour une tante –fumeuse– qui est décédée d’un cancer à 54 ans. Cette absence de décès précoce dans la famille de vos oncles plaide donc en faveur d’une cause non coronarienne pour expliquer leur « arrêt cardiaque ».
5. Les dates d’addition de cobalt à la bière Dow brassée à Québec. On a ajouté du cobalt  pour la première fois à la bière Dow de Québec le 28 juin 1965. On a cessé d’en ajouter le 30 mars 1966, jour où on a déversé toute la bière Dow dans les puisards de la ville de Québec. En tenant compte de la période de deux mois de latence (vérifiée autant à Omaha qu’à Québec), les cœurs tigrés secondaires à l’addition de cobalt à la bière Dow québécoise devaient donc apparaître entre la mi-août 1965 et la fin de mai 1966. Oscar est décédé le 28 mars 1966. La date d’apparition de sa maladie se situe donc dans les limites que je viens d’indiquer. Par contre, Robert est décédé le 7 juillet 1966, ce qui place sa maladie bien en dehors de cette limite.
Robert est donc décédé d’une autre maladie que d’une intoxication au cobalt présent dans la bière Dow de Québec.
Le cas d’Oscar est différent. Il est fort possible qu’il ait consommé de la bière Dow québécoise en mars 1966 au cours d’une période où la brasserie québécoise aurait desservi la belle région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il est donc possible qu’il ait été intoxiqué par le cobalt présent dans la bière Dow de Québec et qu’il ait été le seul cœur tigré à l’extérieur de Québec, d’autant plus me dites-vous, qu’il ne buvait que la bière Dow et qu’il passait beaucoup de temps à la taverne locale.
Je crois qu'il est difficile d'aller plus loin dans cette question.

Merci de nous avoir soumis ces cas intéressants.