Les cœurs tigrés

J'étais à peine entré dans la salle des grandes urgences que déjà le diagnostic me sautait aux yeux.

Le malade suffoquait. À demi assis sur la civière, la tête tournée à droite, le visage angoissé et souffrant, il posait la main gauche sur son thorax découvert. Il fléchissait les jambes sans doute pour mieux soutenir les muscles de la respiration. À son côté, une Augustine se penchait sur son bras droit pour fixer la perfusion intraveineuse.

Je ne savais pas à ce moment que ce tableau reviendrait me hanter et me resterait longtemps gravé dans la mémoire.

La respiration rapide et laborieuse du malade, nettement perceptible en raison du bouillonnement de râles sonores qui l'accompagnait, emplissait la salle.

L'interne du service, Ernest Duplin, jeune Français récemment arrivé à Québec dans le cadre de programmes d'échanges assez populaires à l'époque, était à demi levé de sa chaise, incertain, ne sachant trop s'il devait se mettre au garde-à-vous comme il le faisait en France devant ses patrons ou s'il devait rester négligemment assis comme le font ses confrères québécois.

« C'est un oedème aigu du poumon », m'a-t-il dit.

Un oedème aigu du poumon ! Un des tableaux les plus dramatiques qu'on puisse rencontrer aux urgences. Un des syndromes les plus terrifiants pour le malade. Celui-ci se présente comme un « noyé interne ». Son coeur flanche, les alvéoles de son poumon sont inondés d'un liquide séreux qui l'étouffe littéralement et dont le trop-plein s'expulse par la bouche en sérosités abondantes, mousseuses, appelées « expectorations spumeuses » et qui sont caractéristiques de la maladie.

« Il est jeune pour un oedème pulmonaire, ai-je dit à Duplin.

– M. Tremblay a trente-neuf ans et… »

Duplin s'apprêtait à me lire son observation. Je l'interromps :

« Le diagnostic me semble assez clair, nous verrons cela plus tard. Allons directement au traitement. Qu'as-tu fait jusqu'à maintenant ? »

Mon tutoiement l'a fait sourciller. Je tutoyais déjà les internes québécois, me suis je dit, je n'allais tout de même pas commencer à vouvoyer les internes français dans le même service. J'ai persisté :

« Alors, quel est ton plan de traitement ?

– J'ai déjà démarré les diurétiques et la digitale. »

Les diurétiques forcent le rein à éliminer le surplus de liquide du poumon. Déjà à cette période, en 1965, nous disposions de nouveaux diurétiques puissants qui ont vraiment transformé le traitement de l'oedème du poumon.

La digitale de son côté fortifie le muscle cardiaque dont l'affaiblissement est précisément à l'origine de la maladie.

« Et la morphine, lui ai-je demandé ?

– Il a déjà reçu la moitié de la dose. »

La morphine brise le cercle vicieux qui entretient et aggrave l'oedème du poumon. Plus le malade est anxieux et plus il s'agite, plus il suffoque. M. Tremblay, notre malade, ne faisait pas exception : tendu, le front couvert de sueur, il nous fixait intensément tout en appliquant toutes ses forces à sa pénible respiration.

« Donne-lui le complément de sa dose par voie intraveineuse, tout de suite, lentement… »

Au bout de quelques minutes le malade détendu s'est assoupi, sa respiration est devenue plus lente et régulière. L’Augustine vérifiait en silence les signes vitaux. Tout était stable. Je me suis assis au pupitre face à Duplin.

« Tu as pu parler à un membre de la famille, lui ai-je demandé à voix basse ?

– J'ai parlé à sa femme. Peu de renseignements, en réalité. M. Tremblay travaille comme docker, comme débardeur, pardon. En grande forme. En excellente santé jusqu'au début d'août. Il commence alors à être essoufflé au travail. Hier soir, son état s'est rapidement détérioré…

– Rien d'autre ? lui ai-je demandé. Hypertension ? Angine ? Alcool ?

– Non. Sa femme me dit qu'il est un buveur de bière comme tous ses amis. Il aurait perdu l'appétit, il y a un mois. Tout est assez flou, difficile à préciser. Vous ne pensez pas, docteur, qu'il a un teint bizarre ? Plutôt bronzé avec des reflets bleuâtres ?

– Je ne sais pas, Duplin. Il a peut-être eu ce teint-là toute sa vie. Et que donne l'électrocardiogramme ?

– Le tracé est inhabituel : son voltage est réduit de façon diffuse. »

L'électrocardiogramme enregistre sur la peau le courant électrique généré par le muscle du coeur. Une réduction marquée du voltage dans toutes les dérivations indiquait donc ici une atteinte généralisée de toutes les parois du muscle cardiaque, ce qui représentait une information capitale.

L'essentiel pour le moment, me suis-je dit, est de libérer le malade de son oedème pulmonaire.

Mais il faut aussi dès maintenant éliminer les causes les plus fréquentes de cette condition. Un infarctus du myocarde par exemple, qui aurait pu détruire une partie circonscrite du muscle cardiaque par l'obstruction d'une artère nourricière du coeur. Ou encore une dysfonction d'une valve cardiaque, ce qui aurait provoqué une surcharge de travail pour le muscle cardiaque. Ou une hypertension sévère et prolongée. L'électrocardiogramme du malade toutefois n'était compatible avec aucun de ces diagnostics.

Non, me disais-je, il ne s'agit pas ici d'une maladie courante. Mais possiblement d'une atteinte primitive du muscle cardiaque, ce qui est assez rare. Pourrait-il s'agir d'une myocardite, d'une infection généralisée du muscle cardiaque par un virus ? La maladie survient surtout chez les sujets jeunes et apparaît assez rapidement, comme c’est le cas ici. Enfin, nous verrons tout cela lorsque le malade sera admis à l'hôpital.

En me levant, j'ai pris le dossier du patient des mains de Duplin. On juge un interne par ses notes cliniques. La fiche médicale était vraiment bien rédigée : tout y était, souligné, numéroté.

« Bon dossier, lui ai-je dit.

– Merci monsieur, a-t-il simplement répondu. »

J'ai de nouveau vérifié l'état du malade. On voyait bien qu'il s'agissait d'un sujet jeune : sa condition s'améliorait rapidement. Son coeur s'était ralenti grâce à la digitale, son oedème pulmonaire s'était en grande partie résorbé sous l'action des diurétiques qui forcent le rein à produire un surplus d'urine et il reposait paisiblement après sa dose de morphine. Plus important encore, était le maintien du chiffre de la tension artérielle qui aurait pu s'abaisser à la suite de nos interventions, si le muscle cardiaque avait été encore plus endommagé.

Avant de quitter la salle des grandes urgences, je me suis arrêté près de la civière du malade et je lui ai dit à l'oreille : « Monsieur Tremblay, vous m'entendez ? Vous avez un peu de liquide dans votre poumon. C'est dû à votre coeur. Votre état s'améliore et vous allez pouvoir monter dans votre chambre bientôt. Vous m'avez compris ? » Il a entrouvert les yeux et m'a fait un signe de la tête. Je lui ai serré la main et suis allé voir sa femme dans la salle d'attente.

Elle s'est levée rapidement en m'apercevant, évidemment inquiète.

« Votre mari va mieux, lui ai-je dit d'emblée pour la rassurer, son coeur a flanché, mais tout va mieux maintenant.

– Son coeur ? m'a-t-elle dit d'une voix traînante, incertaine comme si elle ne comprenait pas le sens du mot.

– En fait, c'est le muscle du coeur qui est affaibli…

– Le coeur a un muscle, m'a-t-elle encore demandé ? »

Je ne comprenais pas le sens de ses questions. Peut-être croyait-elle qu'elle devait manifester de l'intérêt pour mon propos. De toute façon, je lui ai répondu gentiment :

« Oui madame, des milliers de petites fibres musculaires qui se contractent toutes en même temps. Il reste plusieurs tests à faire, mais nous pensons que son coeur a pu être infecté par un virus. Votre mari aurait-il fait une grippe au cours des dernières semaines ?

– Mon mari est très fort, très solide. Il travaille dur dans le fond des cales des bateaux. De toute façon, c'est très propre chez nous, il n'y a pas de virus dans la maison.

– Je n'en doute pas, lui ai-je répondu. Vous avez dit au Dr Duplin qu'il arrivait à votre mari de prendre de la bière…

– Je ne l'ai jamais vu pompette, m'a-t-elle dit en m'interrompant avec vivacité. Il va à la taverne avec des amis, c'est tout. » Un assez long silence a suivi. J'ai souvent revu Mme Tremblay par la suite : la conversation a toujours été sinueuse, elliptique comme à ce moment. J'ai attendu, ne voulant pas la brusquer.

« Madame Tremblay, y a-t-il d'autres questions que vous aimeriez me poser ? »

Elle a hoché la tête et est retournée s'asseoir. Comme je partais, elle m'a dit :

« J'aurais pensé que c'était l'estomac… Il avait perdu l'appétit.

– Non, non, madame. C'est son coeur ! »

 

***


Je venais, à cette époque, d’être affecté à la salle des hommes de l'Hôtel-Dieu de Québec : j'y étais responsable des malades dits « publics », de ceux qui ne pouvaient pas assumer les frais médicaux de leur hospitalisation – la Loi sur l'assurance maladie n'ayant été promulguée que cinq ans plus tard. J'assurais également l'enseignement clinique des stagiaires, étudiants en médecine qui en étaient à leur premier contact avec les malades. Dans ces fonctions, j'étais secondé par un interne, en l'occurrence Ernest Duplin, le jeune Français qui venait lui aussi d'arriver dans le service.

La salle des hommes était située au troisième étage, à l'extrémité sud de l’Hôtel-Dieu. C'était autrefois une grande salle de cinquante lits qui avait été divisée en chambrettes à deux lits qui se touchaient presque par le pied. Il n'y avait place dans la chambre, en plus des lits, que pour deux petits fauteuils. Tout ceci menait par l'exiguïté des lieux, surtout au moment des visites médicales, à une certaine familiarité qui n'était
pas désagréable. Chaque chambre était bien éclairée par de hautes fenêtres qui donnaient d'un côté sur l'église des Augustines et de l'autre sur la côte du Palais, le tout se situant sur le site du petit Hôtel-Dieu si courageusement construit par les Augustines en 1645. À droite, avant d'entrer dans la salle, le vaste poste de garde où étaient placés de chaque côté, de longs présentoirs pour les dossiers des malades et des tables pour l'interne et les étudiantes-infirmières. À gauche, au fond, la salle des stagiaires. Enfin derrière le
poste de garde, un petit bureau vitré, celui de soeur Sainte-Geneviève, l'officière responsable de la salle des hommes.

Elle occupait ce poste depuis toujours. Quel âge pouvait-elle avoir ? Difficile à dire, soixante-cinq, soixante-dix ans, peut-être plus. Grande, le port altier, sa démarche était rapide et souple. Soeur Sainte-Geneviève portait avec une certaine élégance, le costume séculaire des Augustines : un bandeau blanc qui enserrait le front et couvrait les sourcils, une guimpe qui cachait les oreilles et passait sous le menton pour tomber sur les épaules. Tout ceci encadrait de près le visage et accentuait la physionomie en en faisant ressortir les changements d'expression. Absolument impassible avec moi, un sourire bienveillant avec les malades, on la voyait rire aux éclats avec les enfants qui visitaient le service, le dimanche. Le long voile, les larges manches, la robe tombant à quelques centimètres du sol, lui permettaient des effets sans doute involontaires quand elle se déplaçait prestement dans le long corridor.

Soeur Sainte-Geneviève inspirait chez les internes et les stagiaires un sentiment de crainte mêlé d'une certaine considération. Ils l'avaient d'ailleurs depuis longtemps surnommée « Saint-Gene » (prononcée à l'anglaise), ce qui s'était transmis de génération en génération.

Comme ses soeurs Augustines depuis le Moyen-âge, soeur Sainte-Geneviève vouait une profonde vénération à saint Augustin, leur Glorieux Père et saint Patriarche. Elle lisait, nous disait-elle, une page de saint Augustin tous les jours. Elle nous invitait à l’imiter. Sans succès, je dois le dire. Elle aimait bien souligner l’intérêt qu’il portait à la médecine. « Saint Augustin est surnommé le philosophe du coeur, disait-elle. On le représente portant un coeur au bout de son bras droit. Pour notre Glorieux Père, la compassion, la sensibilité du coeur à la misère d’autrui est la vertu la plus admirable de toutes. C'est donc avec le coeur que l’on doit soigner les malades, affirme-t-il. »

Les Augustines étaient propriétaires de l'Hôtel-Dieu – elles seront dépossédées quelques années plus tard, malgré les assurances formelles du contraire qui leur avaient été données par les autorités gouvernementales. Soeur Sainte-Geneviève représentait donc, dans la salle des hommes, la plus haute autorité responsable de la bonne marche du service. En contrepartie, les médecins exigeaient encore à cette époque un pouvoir incontesté sur les soins donnés à leurs malades. Cet état de choses aurait pu donner lieu à des affrontements : il s'est livré d'ailleurs, dans d'autres départements, des luttes
acharnées souvent sur des questions de détails.

Pour éviter ce genre de conflit, soeur Sainte-Geneviève avait arrangé depuis longtemps ce qu'elle nommait les petits entretiens qu'elle avait à la fin de l'après-midi, dans son bureau, avec le médecin responsable de la salle des hommes. Les échanges portaient sur chacun des malades de l'étage et sur la marche du service. J’entends encore sa voix grave me demander :

« Docteur, quand prévoyez-vous être libre aujourd'hui pour notre petit entretien ? » Elle marquait toujours une légère hésitation avant les deux derniers mots, comme si elle trouvait le terme « petit entretien » un peu affecté.

Soeur Sainte-Geneviève ajoutait aussi un piment particulier à nos petits entretiens : elle était passionnée de l'histoire de sa communauté et s'y référait régulièrement pour y trouver un exemple qui s’appliquerait soit à la bonne marche du service, soit à l’éducation des stagiaires. (Il fallait, disait-elle, leur inculquer les belles
vertus des médecins de la Nouvelle-France.)

Son intérêt portait presque exclusivement sur les premiers temps de l'hôpital, sur l’époque qui a été déterminante pour l’évolution de l’Hôtel-Dieu, sur les années qui allaient de l'arrivée des trois fondatrices à Québec en 1639 jusqu'au départ de l'intendant Talon en 1672. C'est au cours de ces trente-trois années que s'est cristallisée l’admirable philosophie de soins des Augustines de Québec.

Soeur Sainte-Geneviève connaissait à fond, bien sûr, les Annales de l'Hôtel-Dieu de Québec. Ce beau texte, d'abord publié sous le titre de « Histoire abrégée de l’établissement de l’Hôtel-Dieu à Québec », a été écrit par une supérieure de l'époque, au crépuscule de sa vie. L’auteure raconte dans un style attachant, souvent ému, parfois enjoué, toujours vivant, ce dont elle a été témoin pendant les soixante années qu'elle a passées à l’Hôtel-Dieu. Ayant toujours occupé des postes de direction au sein de la communauté, la mémorialiste parle de ce qu'elle a connu : l'histoire de la colonie, la générosité des bienfaiteurs, les décisions administratives, l'arrivée de nouvelles Augustines qui remplaceront celles qui ont héroïquement donné leur vie au cours des épidémies qui frappent régulièrement la Nouvelle-France.

Mais il était évident que soeur Sainte-Geneviève puisait surtout à d’autres sources. Comment pouvait-elle donc parler d’abondance des soins donnés aux malades de la salle des hommes de l’Hôtel-Dieu au milieu du XVIIe siècle alors que Les Annales n’en faisaient pas mention ? Elle avait une connaissance étonnante des plantes médicinales, des points de saignée générale et locale, des maladies de l’époque, du quotidien des Augustines au chevet des malades au cours de cette période lointaine. Comment pouvait-elle
décrire en détail la salle des hommes d’il y a trois siècles avec un tel réalisme ? Comment pouvait-elle rapporter avec précision les évènements cliniques qui s’y étaient déroulés ?

Où avait-elle appris tout cela, lui demandait-on souvent ? Aucun livre, aucun document n’en faisait état.

« Mais en écoutant tout simplement, nous répondait alors soeur Sainte-Geneviève. Le règlement nous accorde au monastère, deux heures de récréation par jour. Ce sont des périodes de petits travaux agrémentés de conversations et de brefs récits. On ne peut pas parler de n'importe quoi. Nos propos doivent toujours être instructifs ou édifiants, jamais futiles. Certaines Augustines par exemple s'entretiennent de la vie du saint dont c'est la fête ce jour-là.

Pour ma part, continuait-elle, depuis que je suis novice, je me suis toujours assise près de mes soeurs aînées pour les entendre parler de l’histoire de la communauté. Deux heures par jour pendant plus de quarante ans ! Ce que j'ai pu en apprendre au sujet de l'Hôtel-Dieu ! J'ai entendu les mêmes récits des douzaines de fois : je ne m'en suis jamais lassée et je ne les ai pas oubliés.

Les soeurs aînées aimaient surtout parler des premières années, des années sombres qui ont suivi l’arrivée de nos saintes fondatrices et de l'époque de l’intendant Jean Talon. Ce sont des périodes riches en péripéties et en enseignement. Mais non, ce n'est pas si loin. Depuis les années sombres, cinq ou six générations d'Augustines qui se relaient aux récréations, tout au plus. C'est ce qu'on appelle la tradition orale, l'histoire transmise par la parole... »

De mon côté, je participais volontiers tous les jours à ces petits entretiens : j’en profitais beaucoup. Soeur Sainte-Geneviève passait beaucoup de temps avec les malades et téléphonait régulièrement aux membres de leurs familles. Elle me transmettait donc des informations que je n’aurais jamais pu obtenir autrement.

Je dois avouer toutefois que j’écoutais d'une oreille peu attentive la narration des souvenirs historiques qui suivait la revue des malades. Jusqu'au moment où des évènements inattendus sont survenus dans la salle des hommes. J’ai alors réalisé que les brefs récits de soeur Sainte-Geneviève revêtaient pour moi une importance capitale et c’est alors que j’ai commencé à prendre des notes à la suite de nos petits entretiens quotidiens.